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24/06/2008

Quartier juif de Budapest : son histoire urbaine jusqu'à ce jour par Anna Perczel (1/10)

Anna Perczel, architecte-urbaniste, représentant l'association ÓVÁS! de défense du quartier juif de Budapest, a bien voulu donner à Sauvez Budapest, l'autorisation de publier ce travail d'histoire urbaine. Nous allons publier ce travail en séquences quotidiennes, sur le présent blog.
Rappelons qu'Anna Perczel, mène avec l'association ÓVÁS! un combat difficile, pour tenter de sauvegarder un quartier qui est de plus en plus menacé de disparition. Elle a publié au mois de mars dernier, un ouvrage bilingue (hongrois et anglais) sous le titre "Védtelen örökség - Unprotected heritage". Il est possible de se procurer ce livre à l'Institut hongrois de Paris, 92, rue Bonaparte 75006 Paris.  

L’ANCIEN QUARTIER JUIF DE BUDAPEST

LE DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE

ET LA SITUATION ACTUELLE

Avant de commencer ma présentation sur l’évolution du quartier juif historique de Budapest, je dois vous dire quelques mots sur Budapest en général, afin que les termes que je vais utiliser soient compréhensibles même pour ceux qui ne connaissent pas cette ville et son histoire. Tout d’abord, il faut se rendre compte du fait que la ville portant le nom de Budapest n’existe que depuis 1873, c’est-à-dire, depuis l’année où trois villes historiques, Pest, Buda et Óbuda, situées des deux côtés du Danube, étaient unifiées afin de créer une nouvelle capitale pour la Hongrie – alors en plein développement. Au commencement du 19ème siècle, l’arrondissement que, aujourd’hui, nous appelons « l’ancien quartier juif de Budapest », était une banlieue de la ville de Pest, sur le côté droit du Danube. Aujourd’hui c’est l’un des plus anciens quartiers de Budapest, avec les quartiers historiques du Château de Buda et de la Cité de Pest ; en même temps c’est l’un des quartiers les plus riches en valeurs architecturales et culturelles.

L’habitat juif, le plus ancien, médiéval, de la ville, se situait de l’autre côté du Danube, à Buda, dans le quartier du Château. Cependant, de cet ancien habitat juif il ne reste qu’une synagogue privée dans une maison bourgeoise médiévale – fonctionnant aujourd’hui en tant que musée. En outre nous avons connaissance de l’existence des ruines souterraines de deux autres synagogues, dont on parle beaucoup de l’excavation et de la présentation.

Le quartier du Château est d’origine médiévale – non seulement la structure de ses rues et de ses parcelles date du Moyen Age, mais aussi un bon nombre de ses maisons, mélangées aux maisons baroques et classicistes.

La Cité de Pest est également d’origine médiévale – un fait qui est reflété surtout dans la structure de ses rues et de ses parcelles. Cependant, les immeubles actuels, tout comme celui du quartier juif, datent plutôt du 19ème siècle.

La structure des rues et des parcelles de l’ancien quartier juif de Pest ne date pas du Moyen Age ; elle s’est développée d’une manière organique, sans réglementation, pendant le 18ème siècle. Les rues à l’intérieur du quartier sont souvent déterminées par des maisons ou des rangées de maisons classicistes-romanticistes de la première moitié du 19ème siècle. C’est dans ce quartier que, vers la deuxième moitié du 19ème siècle, se sont développés l’habitat et le centre commercial de l’une des plus grandes communautés juives de l’Europe. C’est ici, qu’à cette époque, ont été construites les institutions les plus importantes de la vie religieuse, administrative, sociale et culturelle de la communauté juive : des synagogues, des bâtiments culturels et administratifs.

La singularité et l’importance du quartier sont données, outre ses rues variées, parfois au tracé irrégulier, et ses rangées de maisons du 19ème siècle, par l’enchantement oriental des synagogues, le dédale des passages, l’architecture art nouveau remarquable et, par-dessus tout, par le mélange créé par tous ces facteurs. Cet ensemble architectural et culturel malgré les destructions récentes, est considéré comme une entité unique en Europe.

Le quartier abrite toujours une communauté juive vivante. La présence de la communauté est permanente, sans aucune interruption, depuis presque deux siècles, malgré sa diminution tragique pendant la guerre et après par l’émigration subséquente. La beauté de ses synagogues, la variété de ses rues, son atmosphère caractéristique, les vastes cours et jardins si rares au centre ville, les bâtiments classicistes et art nouveau, portant la trace des mains des plus grands architectes hongrois, rendent ce lieu attirant et exceptionnel.

Le quartier est également un lieu de mémoire historique. Avant la deuxième guerre mondiale, la plus grande partie de la communauté juive de la capitale – constituant à cette époque un cinquième de la population de Budapest – habitait ici. C’était dans ce quartier que, en décembre 1944, le ghetto de Budapest fut constitué. Contrairement aux communautés juives d’autres villes d’Europe centrale, malgré les souffrances infligées et les assassinats, la vie de la plupart des juifs entassés ici fut épargnée. Au dernier moment même les maisons et les rues du quartier ont échappé à la destruction totale. Ainsi, dans ce lieu, ce ne sont pas seulement les monuments officiels, mais chaque bâtiment, chaque pierre même qui constituent un lieu de mémoire.

Cependant, tout ce qui a échappé aux destructions de la guerre est aujourd’hui en danger.

On fait détruire en un rythme toujours croissant les maisons d’habitation du quartier, et on altère le caractère de ses rues. Avec les bâtiments disparaissent leurs habitants, les habitudes quotidiennes, les traditions historiques, les lieux de mémoire, les témoignages. A la place des précieux bâtiments historiques on monte de nouvelles constructions disproportionnées et sans valeur. Les nouveaux immeubles, même après des années d’existence, sont quasi vides, ainsi que la plupart des parkings souterrains.

En l’an 2002 une grande partie de l’ancien quartier juif était déclarée « zone tampon » du Boulevard Andrássy, faisant partie du patrimoine mondial culturel ; en tant que tel, ce quartier est censé être protégé par l’UNESCO et par la loi internationale. D’une manière paradoxale, cette protection n’a fait qu'accélérer le processus de destruction.

Au printemps de 2004, voyant la démolition insensée, ainsi que le volume et la médiocrité inacceptables des nouveaux bâtiments, un mouvement de citoyens s’est lancé pour sauver le quartier. Suite à l’initiative de l’Association ÓVÁS!, l’Office de la Protection du Patrimoine Culturel a déclaré le territoire de l’ancien quartier juif de Pest « zone d’importance patrimoniale » ; qui plus est, en 2005, l’Office a déclaré « monument historique » 51 bâtiments, parmi lesquels se trouvaient des maisons déjà destinées à la démolition.

Cependant, malgré ces interventions, la situation n’a fait que s’aggraver, en sorte que, à présent, presque 40 pour cent des îlots intérieurs du 19ème siècle sont touchés, leur place étant occupée par des nouvelles maisons de type cité de banlieue. Récemment la destruction a atteint même les maisons classées « monuments historiques ». C’est le cas, par exemple, au lieu le plus important et le plus fréquenté par les touristes, en proximité de la grande synagogue de la rue Dohány, où d’abord le conseil municipal, puis même l’Office de la Protection du Patrimoine Culturel, ont donné la permission de démolir les ailes intérieures des deux monuments historiques, afin de donner lieu à la construction d’un ensemble d’immeubles de type HLM.

Les démolitions visent principalement des maisons d’habitation. Parmi ces derniers, un bon nombre relève des types architecturaux appartenant, d’une manière caractéristique et exclusive, à ce quartier. Toutes les maisons ne sont pas des monuments extraordinaires, mais chacune est remarquable du point de vue architectural, chacune fait partie intégrante du paysage et de la vie urbains du quartier. Leurs histoires s’entrelacent – à travers celles de leurs propriétaires et de leurs habitants – avec celles, plus générales, des citoyens et de la communauté juive de Pest, dont ce quartier est devenu le domicile. Ce n’est que l’ensemble de ces rangées de maisons et de ce paysage urbain, qui saurait fournir l’arrière-fond naturel des bâtiments exceptionnels, des synagogues et des monuments historiques, ainsi que la continuité, l’authenticité historique, l’atmosphère et l’enchantement du quartier.

(A suivre...)

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