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14/04/2014

Martin Fejér : Murs du ghetto de Budapest Exposition - Discours d'ouverture

Discours prononcé par Jean-Pierre Frommer, président de l'Association des Mardis hongrois de Paris, pour l'ouverture de l'exposition des photographies de Martin Fejér le jeudi 10 avril 2014 à l'Institut hongrois.

1 – Préambule

Bonsoir à tous

Je ne sais pas très bien pourquoi, Judit Bárányai et Balázs Ablonczy m'ont proposé d'ouvrir cette exposition. Je leur ai d'ailleurs dit que je n'étais pas compétent pour tenir des discours, pas plus que pour parler du Ghetto de Budapest. Mais c'est peut-être précisément pour ces deux raisons qu'ils m'ont invité à le faire.
En tout cas, c'est un grand honneur qu'ils me font et je les en remercie
J'ai donc un peu réfléchi à leur proposition et je me suis dit pourquoi pas ?
L'une des raisons principales pour lesquelles j'ai accepté de tenir le discours de ce soir est un petit texte en 12 points ou 12 assertions sur la Shoah rédigé par deux historiens en 2008.
Je vais en lire un court extrait en hongrois puis la traduction en français.
Részletek a Tizenkét állításból
"- A holokauszt annyiban zsidó ügy, hogy a zsidóságot érintette(...) Ugyanakkor a holokauszt magyar ügy is, mert magyarokkal történt, akik ugyanolyan polgárai voltak az országnak, mint bárki más.
- (...) a gettósítás majd a deportálás nem mehetett volna végbe a társadalom jelentős részének közönye és a magyar hatóságok közreműködése nélkül. Ebben áll a magyar felelősség.
- Nem üres aktuálpolitikai kijelentések kellenek a felelősség feltárásához, hanem személyes és kollektív önvizsgálat illetve párbeszéd.
- Nem méltó a holokausztot politikai játszmák terepévé tenni (…)"

"L'holocauste est une affaire juive en ce qu'il a atteint la communauté juive... En même temps l'holocauste est aussi une affaire hongroise, car c'est arrivé avec des Hongrois qui étaient des citoyens de ce pays comme tous les autres.
La ghettoïsation puis la déportation n'auraient pu être menées à bien sans l'indifférence d'une part significative de la population et sans la collaboration des autorités hongroise. C'est en cela que réside la responsabilité hongroise.
Ce n'est pas de déclarations creuses de politique actuelle dont on a besoin pour exhumer la responsabilité, mais d'examen de conscience individuel et collectif voire de dialogue.
Il n'est pas digne d'utiliser l'holocauste comme terrain de jeu politique."

Les deux historiens qui ont écrit ces lignes en 2008 s'appellent... Balázs Ablonczy et Attila Novák.
Je me suis alors dit que si ces deux historiens ont eu le courage d'écrire ces lignes, si Martin Fejér a pris ces photos du mur du Ghetto, exposées ce soir, il m'était difficile de ne pas me joindre à eux dans ce travail de mémoire.
Savoir qu'il existe des hommes de bonne volonté au-delà des clivages politiques capables de s'indigner, de réagir et de rechercher la vérité des faits pour comprendre ce qui fut notre passé et ce qui nous entoure est rassurant sur l'humanité hongroise, française ou l'humanité tout court.
Je voudrais souligner l'importance du travail de l'historien et du photographe...
Elle tient dans cette formule me semble-t-il : Le mort saisit le vif.
En droit on dit « 
C’est au moment du décès du de cujus que l’héritier acquiert la succession, parfois sans le vouloir et sans le savoir. On dit alors que "le mort saisit le vif"
« Les photographies sont des pièces à conviction. Ce dont nous entendons parler mais dont nous doutons, nous paraît certain, une fois qu'on nous en a montré une photographie. » nous dit Susan Sontag.
De la nécessité d'établir les faits pour la mémoire...
L'histoire des peuples n'est pas seulement belle même si les vainqueurs de l'histoire ont tendance à se créer des mythes fondateurs souvent roses. Il faut au contraire établir les faits qu'ils soient vils ou glorieux ou simplement humains pour que les générations suivantes puissent grandir et dépasser les clivages, les haines du passé en intégrant leur histoire. Les Hongrois, me semble-t-il, souffrent encore de ces rancœurs d'une histoire non digérée.

2 - Le ghetto de Budapest

Il faut tout d'abord préciser qu'il n'existait pas de ghetto à Budapest avant 1944
Dans son ouvrage « Hongrois et Juifs » p. 323 et 324, François Fejtö rappelle les faits qui se sont déroulés pendant ces journées de novembre 1944 à janvier 1945.
« L'établissement de ce grand ghetto au centre de Budapest fut décidé le 29 novembre. Les hommes aptes au travail de moins de 60 ans et les femmes de moins de 40 ans, ayant été affectés au service de travail obligatoire ou déportés en octobre, la ghettoïsation affectait les mineurs, les femmes restantes, les malades et des vieillards, en tout 60000 personnes. Le 10 décembre les portes du ghetto furent fermées. Le ravitaillement se heurtait aux plus grandes difficultés. Les bâtiments n'étaient pas chauffés. Beaucoup d'internés moururent de faim. C'est au prix des plus grandes difficultés que la Croix-Rouge internationale réussit à sauver la vie de 6 000 enfants juifs dont elle avait assuré la protection. En effet, vu que les pays neutres refusaient de reconnaître le gouvernement Szálasi, les Croix fléchées chargées de la police ne prenaient en général pas en considération leurs interventions. C'est durant ces semaines de cauchemar que le réseau des sauveteurs, organisé sous couverture diplomatique par l'homme d'affaires suédois Wallenberg, le Suisse Carl Lutz et l'italien Giorgio Perlasca, fit un effort quasi superhumain pour sauver autant de vies que possible.
Fin décembre les troupes soviétiques arrivèrent aux abords de Budapest et le siège - un siège particulièrement long et dur - de la capitale commença. L'administration se désagrégeait, beaucoup de fonctionnaires prirent la fuite, personne ne s'opposa plus aux cruautés des bandes de Croix fléchées qui firent irruption dans le ghetto, pillaient et tuaient, arrêtaient des Juifs dans la rue et les jetaient dans le Danube couvert de glace. Des centaines de cadavres d'assassinés gisaient dans les caves des maisons et sur les rives du fleuve. Au cours des premiers mois après la libération, les tribunaux auront à traiter de 6 200 assassinats perpétrés par les miliciens des Croix fléchées. Beaucoup de Juifs furent aussi les victimes de bombardements alliés et soviétiques.
C'est finalement un policier, déserteur des Croix fléchées, qui empêcha l'anéantissement total du ghetto, le massacre de tous les Juifs internés préparé par le commandement SS et les dirigeants du parti de Szálasi. Le 15 janvier 1945, 1 500 SS, 22 délégués du parti et 200 policiers se tenaient prêts au massacre. Prévenus du projet par Wallenberg, Pál Szalai se rendit au quartier général du général allemand Schmidthuber et lui déclara que s'il autorisait le massacre, il serait condamné après la guerre non pas comme soldat prisonnier, mais comme un criminel de guerre. Schmidthuber se laissa persuader, décommanda l'action et le jour suivant, les occupants allemands quittaient Pest pour Buda en détruisant tous les ponts du Danube. Le 16 janvier les Soviétiques libéraient le quartier de Ujlipotvàros, le 18 le grand ghetto. Près de 100000 Juifs survivront à l'extermination, 70 000 dans le grand ghetto, 10 à 25 000 dans les maisons protégées ou en se cachant dans la ville. « C'est d'une manière qui frôle le miracle qu'une partie importante des Juifs de Budapest put échapper à la Shoah. »

3 – L'association Ovás ! et son combat.

Il y a dix ans, en avril 2004, quelques architectes, sociologues, photographes, historiens de l'art, journalistes, écrivains, professeurs et étudiants ont pensé qu'ils ne pouvaient plus regarder la destruction de l'ancien quartier juif de Budapest sans bouger. Ils se sont regroupés dans le but de défendre le quartier, ce qui donna naissance à l'association ÓVÁS! qui signifie (protection, protestation).
Ce quartier d'une exceptionnelle valeur historique, architecturale, et culturelle se trouve sous la protection de l'UNESCO depuis 2002 au titre de zone tampon de l'avenue Andrássy, inscrite au
Patrimoine mondial. De manière paradoxale, c'est justement cette année là qu'ont commencé les expulsions d'habitants et la destruction des bâtiments, la disparition des souvenirs du passé.

Le quartier est aussi le lieu de mémoire historique. C'est sur son territoire qu'en novembre 1944 fut établi le ghetto. Ainsi, à côté des lieux de mémoire officiels, chaque maison, chaque pierre se souvient, compte comme lieu de souvenir. Tout ce qui, demeuré du passé de plus de 200 ans, des persécutions, du ghetto et de la nationalisation qui a suivi, est aujourd'hui en péril.
En 2004, c'est l'association ÓVÁS! en premier qui a attiré l'attention sur les valeurs du Quartier juif, sa mise en péril, la totale indigence de sa véritable protection. Elle a organisé des manifestations, des débats, des conférences de presse, des conférences internationales, des promenades, des expositions, des projections, des concerts, elle a diffusé des publications. En 2009 elle a même réalisé un projet alternatif. Les effets de tout cela se sont fait sentir par la mobilisation de plusieurs associations ou organisations professionnelles nationales ou internationales, parmi elles en premier lieu les Mardis hongrois de Paris qui ont élevé la voix pour la défense du quartier.

4 – Les vestiges du mur du Ghetto et leur histoire rocambolesque

En octobre 2007, je pouvais lire ce courrier de ÓVÁS! aux responsables du KÖH (Office de protection du patrimoine).
"Nous considérons comme incompréhensible et révoltant, que contre l'avis des habitants, et avec le consentement du représentant territorial du KÖH, on ait pu démolir le dernier vestige connu d'une section du mur de l'ancien ghetto, dans la cour de l'immeuble d'habitation classé du 15 rue Király, sous prétexte qu'il faisait obstacle au chantier voisin de construction d'un immeuble de sept étages."
Comment
admettre que le dernier vestige du mur du ghetto de Budapest ait été détruit, ses pierres vendues dans une frénésie de démolition spéculative ?

"Dans ce quartier qui a su préserver la mémoire de Raoul Wallenberg et Carl Lutz, une tâche archéologique importante demeure encore: il est nécessaire de localiser avec exactitude le tracé des anciens murs du ghetto afin qu'ils deviennent le "souvenir visible" de la tragédie que ce ghetto représentait" écrivait Michel Polge, expert de l'ICOMOS dans sont rapport à l'UNESCO.
Après cette remarque exprimée par l'UNESCO, les autorités hongroises ont décidé de « reconstituer » ce mur
qui avait été démoli pour en faire un lieu de mémoire.

Les vestiges de l'ancien mur du ghetto constituent ce "souvenir visible" qui est présenté par les photographies de cette exposition. Le territoire du ghetto, là où les habitants juifs de Budapest ont été forcés à résider, a été délimité par décret du Ministère de l'intérieur en novembre 1944.
Ses frontières étaient les rues Dohány, Nagyatádi (rue Kertész aujourd'hui), Király et le boulevard Károly.
Un mur à l'intérieur des pâtés de maisons encerclait le territoire du ghetto. Pour sa construction on a profité dans de nombreux cas des murs de brique ou de pierre du XIXè siècle déjà existants en y ajoutant des crampons en fer et des barbelés. Là où il n'y avait pas de murs, des barrières en planches de bois ont été érigées.


5 – Le travail de Martin Fejér

La série de photos poétiques de Martin Fejér immortalise les vestiges du mur du ghetto de Budapest, ces souvenirs visuels de la tragédie.
Martin Fejér (1965)
Né de parents letton et hongrois, ayant grandi en Suède et Allemagne de l’Ouest, il s’intéresse très tôt aux pays de l’Europe centrale et orientale et à leur cultures. Correspondant budapestois de l’Agence photographique image.desiégeant à Berlin entre 1997-2008, il construit dès 2003 un réseau photographique de l’Europe centrale et orientale nommé ostphoto. Il établit une relation professionnelle directe avec les journaux et hebdomadaires importants allemands et de l’Europe de l’Ouest.

Après la fusion avec le collectif-est de Paris, il devient l’un des fondateurs et directeur de l'EST&OST, nouvelle agence photographique franco-allemande. Il vit à Budapest et à Berlin. Soucieux du destin du Quartier juif de Budapest, en coopération avec l’Association Óvás, il photographie régulièrement ce quartier menacé. Ces photographies ont fait l’objet de plusieurs expositions. Son travail est caractérisé par une vision critique pimenté d’humour.

06/04/2014

Martin Fejér : Murs de ghetto de Budapest Exposition 10 avril - 24 mai 2014 - Institut hongrois

Vernissage : 10 avril à 19h
Institut hongrois 92, rue Bonaparte 75006 Paris
Informations : accueil@instituthongrois.fr
+33 1 43 26 06 44

Ghetto, Budapest, Photographie, Exposition, Institut hongrois

La série de photos poétiques de Martin Fejér immortalise les vestiges du mur du ghetto de Budapest, ces souvenirs visuels de la tragédie. Par un décret du ministre de l’Intérieur promulgué en novembre 1944, les juifs de Budapest avaient été assignés à résidence et avaient dû se masser dans un périmètre délimité par les rues Dohány, Nagyatádi Szabó (aujourd’hui Kertész), Király et le boulevard Károly. Le ghetto était entouré de murs qui traversaient les pâtés de maison. Renforcé de crochets en fer et de rangées de fils de fer barbelés, ce rempart était souvent constitué des anciens murs de briques et de pierre qui clôturaient les terrains au 19e siècle. Les photos de Martin Fejér mettent en relief les traces de ce mur de l’exclusion pour adresser une forme d’avertissement à la postérité.
Martin Fejér (1965)
Né de parents lituanien et hongrois, ayant grandi en Suède et Allemagne de l’Ouest, il s’intéresse très tôt aux pays de l’Europe centrale et orientale et à leur cultures. Correspondant budapestois de l’Agance photographique image.de siégeant à Berlin entre 1997-2008, il construit dès 2003 un réseau photographique de l’Europe centrale et orientale nommé ostphoto. Il établit une relation professionnelle directe avec les journaux et hebdomadaires importants allemands et de l’Europe de l’Ouest.
Après la fusion avec le collectif-est de Paris, il devient l’un des fondateurs et directeur de l'EST&OST, nouvelle agence photographique franco-allemande. Il vit à Budapest et à Berlin. Soucieux du destin du Quartier juif de Budapest, en coopération avec l’Association Óvás, il photographie régulièrement ce quartier menacé. Ces photographies ont fait l’objet de plusieurs expositions. Son travail est caractérisé par une vision critique pimenté d’humour.
Entrée libre